Bonjour tout le monde, j’espère que vous allez bien.

L’affaire dont je vais vous parler aujourd’hui ressemble à l’affaire précédente (c’est purement accidentel, d’ailleurs). Nous avons le meurtre d’une mère de famille, apparemment commis par une membre de la famille, sur fond de secrets familiaux et de haine peu déguisée. Mais là où Sylviane Fabre avait un mobile clair, et là où les circonstances du meurtre qu’elle a commis ont été clairement déterminées, l’affaire d’aujourd’hui garde de gros flous concernant ces aspects.

L’affaire débute en 2003, à Coulognes, une petite commune de moins de 6000 habitants à côté de Calais. Ce n’est pas un coin bourgeois et tranquille, mais ce n’est pas non plus une zone gangrénée par la délinquance et la violence. C’est le genre de coin où les gens se débrouillent, où on fait au mieux.

C’est là que vit Monique Lejeune, une Calaisienne par excellence. Elle est née là, et a commencé à travailler tôt dans les filatures de dentelle, véritable patrimoine de la région. Elle s’est ensuite mariée et est devenue femme au foyer. Malgré le manque d’épanouissement dans son union maritale, causée par la violence de son mari, elle a eu trois fils : Jean-Luc, Franck et Pascal. Femme de caractère, elle a fini par quitter son mari, qui s’est par la suite suicidé, et a retrouvé l’amour auprès de Claude Lejeune, qu’elle a épousé en 1984. Au moment de leur mariage, Claude était séparé de la mère de ses cinq filles, Béatrice Matis, depuis 10 ans. Il n’y a donc pas eu de problème de jalousie, et la famille recomposée (et nombreuse, on a tout de même huit enfants au total) a appris à se connaître et à plus ou moins s’apprécier. Tout le monde aurait pu vivre une vie ordinaire dans l’ombre, mais les événements du 8 février 2003 vont les obliger à confronter de sombres vérités avec lesquelles ils s’efforçaient de vivre sans vraiment y faire face.

Monique Lejeune (source : Canal Crime)

Ce matin-là, la voisine de Monique se réveille, sûrement de mauvaise humeur. Les chiens de Monique ont aboyé toute la nuit, au grand désarroi du voisinage. Elle ouvre ses volets, et se retrouve face à l’horreur : le corps de Monique est allongé dans l’allée de sa maison, immobile et ensanglanté.

Monique a reçu 58 coups de couteau, dont une dizaine de coups mortels et beaucoup de blessures défensives. Les policiers sont appelés, et découvrent une véritable boucherie. Il y a du sang partout dans l’entrée de la maison. Il y a également du sang sur le portail.

Vu la taille des chiens de la famille et le fait que l’un d’eux est dressé pour l’attaque, les policiers appellent la Ligue de Protection des Animaux pour que les compagnons à quatre pattes soient évacués. Cette initiative est pleine de bonnes intentions, mais elle est le début d’une série d’erreurs qui vont grandement compliquer l’enquête. En effet, lorsque les professionnels arrivent, ils sont obligés de passer en plein milieu de la scène de crime, perturbant ainsi l’examen de celle-ci.

Malgré cela, les enquêteurs trouvent un bouton de vêtement près du corps de Monique, des traces de pas et une empreinte de main dans le sang, ainsi qu’un paquet de cigarettes, alors on peut garder espoir.

Une autopsie est effectuée, et le médecin légiste arrive à déterminer que Monique est morte entre 20h et minuit le 7 février. Il trouve également de la peau sous ses ongles, et l’envoie immédiatement pour analyse. Vu la violence du meurtre, on suppose que le coupable est un homme.

Interrogée, la famille de Monique pointe du doigt un voisin qui était en conflit avec Monique et Claude. Ce voisin, d’une nature décidément douce et empathique, se réjouit explicitement de la mort de Monique lorsque les enquêteurs s’entretiennent avec lui. Cependant, il est mis hors de cause car il a un alibi solide. L’enquête ne repart toutefois pas de zéro, car il dirige à son tour les enquêteurs vers un nouveau suspect : Jean-Luc, le fils de Monique.

Le 7 février dans l’après-midi, Claude, Franck et Pascal sont partis assister à une fête familiale dans la région parisienne. Monique, de nature casanière, a préféré rester à la maison s’occuper des chiens.

En début de soirée, Jean-Luc, qui lui non plus n’est pas parti à la fête, est passé voir sa mère pour se faire couper les cheveux et boire un verre de mousseux. Il est ensuite rentré chez lui et a passé le reste de la soirée à s’occuper de son bébé. C’est en tout cas ce qu’il explique aux enquêteurs quand ces derniers l’interrogent.

Le logement de Jean-Luc est perquisitionné, et il devient encore plus suspect. Les policiers trouvent des traces de sang dans les parties communes de son immeuble et sur son vélo. Ils fouillent également l’appartement de son beau-frère, qui est juste à côté, et trouvent dans la machine à laver un pantalon qui, bien qu’il vient d’être lavé, porte encore des tâches suspectes. De plus, il ne semble pas être à la taille du beau-frère, mais plutôt à la taille de Jean-Luc.

Jean-Luc (source : Canal Crime)

Celui-ci est placé en garde à vue. Il est très fragile psychologiquement, et la mort de sa mère combinée à la suspicion est une pression trop grande pour lui. Il est dans un état tel que les enquêteurs se demandent si ses aveux seraient exploitables s’il en faisait.

Au même moment, un couple se présente au commissariat. Ils expliquent aux enquêteurs qu’ils ont reçu un appel étrange, apparemment passé par accident. Ils n’ont pas tout entendu, mais deux femmes semblaient parler d’un certain Jean-Luc, de la dépression de celui-ci, d’un alibi et d’un pantalon. Le couple a entendu parler du meurtre, alors il a fait le lien. Le destin a vraiment l’air de s’acharner sur Jean-Luc.
Les enquêteurs retrouvent le propriétaire du téléphone : c’est le beau-frère de Jean-Luc. Ils supposent alors que les deux voix féminines sont la mère et la soeur du beau-frère, ce que les deux nient fermement.

Tous ces éléments sont très suspects, mais la science va innocenter Jean-Luc : le sang sur son vélo est du sang animal, le sang dans les parties communes appartient à un voisin qui s’est blessé, et les tâches retrouvées sur le pantalon sont du cambouis. Les enquêteurs perdent leur principal suspect, mais l’enquête ne va pas tarder à reprendre de l’élan et créer la surprise.

Début mars, le labo envoie son rapport : la peau retrouvée sous les ongles de Monique est la peau d’une femme. On ordonne donc des prélèvements sur tout l’entourage féminin de la victime.

Le 27 mars, avant même que les prélèvements soient effectués, Béatrice Matis, l’ex-femme de Claude Lejeune, se rend au commissariat, et avoue avoir menti lors de sa première déposition. Alors qu’elle avait dit qu’elle n’avait pas vu Monique depuis un mois au moment du meurtre, elle confesse qu’elle est allée la voir le 7 février vers 19h30. Elle explique aux enquêteurs qu’elle était allée voir Monique pour lui proposer d’organiser une fête de famille pour réconcilier leurs enfants. Elle voulait que ce soit une surprise, et c’est pour cela qu’elle avait attendu que Monique soit seule (ses filles lui avaient dit que son mari et ses fils ne seraient pas là). Cependant, elle n’était même pas entrée dans la maison, et n’était pas restée longtemps puisque selon elle Monique était froide et avait l’air d’attendre quelqu’un. Quant à la peau sous les ongles ? Monique aurait trébuché et l’aurait griffée en tentant de se rattraper. Pourquoi le changement de version ? Béatrice avait peur d’être suspectée.

Béatrice Matis (source : Canal Crime)

Elle est naturellement placée en garde à vue et examinée par un médecin. Elle a effectivement une griffure sur le bras, mais cette griffure semble trop profonde pour être accidentelle. Et pourquoi avait-elle les bras découverts en février alors qu’elle n’a pas passé le pas de la porte ?

Son logement est perquisitionné, et il choque. Il y a tellement de déchets partout qu’on se demande comment Béatrice fait pour dormir ou se déplacer. Il devait également y avoir l’odeur qui va avec ce genre de cafarnaüm, ce qui me fait avoir une pensée pour les pauvres personnes qui ont dû effectuer la fouille. Cette dernière est fructueuse malgré les circonstances, et on trouve des vêtements brûlés dans le poêle. D’autre part, les enquêteurs remarquent que la voiture de Béatrice est étrangement propre comparée à son logement. Comme si elle avait été nettoyée récemment…

Comme pour solidifier la suspicion des policiers (même si on s’y attendait), le laboratoire confirme que la peau sous les ongles de Monique est celle de Béatrice. Enfin, on découvre qu’avant de se rendre au commissariat, Béatrice a appelé ses proches pour leur donner sa nouvelle version des faits, comme si elle voulait tester sa nouvelle déposition. Il est ainsi fortement possible qu’elle ait tué Monique, mais pourquoi ?

Pour tenter de répondre à cette question, il faut revenir en arrière.

Béatrice Matis a 58 ans en 2003. Sa mère française et son père maghrébin l’ont appelée Aïcha à sa naissance, et sa mère l’a élevée seule, son père ayant rapidement disparu de la circulation. On ne sait pas grand-chose de son enfance, si ce n’est qu’elle a commencé à travailler à 14 ans, et qu’elle a elle-même décidé de changer de nom pour devenir Béatrice, trouvant que s’appeler Aïcha à Calais rend la vie trop compliquée.

Béatrice a à peine 18 ans quand elle épouse Claude Lejeune au début des années 60. Elle donne naissance à 5 filles en 10 ans, mais finit par quitter Claude en 1974, lui reprochant un penchant prononcé pour l’alcool.

Après son divorce, elle enchaîne les petits boulots, puis ouvre un bar qu’elle vend finalement en 2000. À partir de là, on ne sait pas trop comment elle gagne sa vie. Elle part plusieurs mois par an en Angleterre, mais on ne sait pas trop ce qu’elle y fait car même ses filles ne peuvent pas la joindre quand elle est là-bas.

C’est au niveau familial qu’on trouve le point de douleur. Béatrice s’entend avec ses filles, et s’entendait aussi avec Monique et ses fils. Cependant, tout a changé lorsque l’un de ses petits-fils a accusé Jean-Luc de l’avoir agressé sexuellement. Jean-Luc a évidemment nié en bloc et a été soutenu par sa famille, tandis que Béatrice et ses filles ont soutenu l’enfant. Malgré la gravité des faits présumés, l’affaire n’a jamais été portée en justice, mais son impact sur les deux familles est indéniable. C’est peut-être ce conflit qui a poussé Béatrice au pire.

Les enquêteurs considèrent qu’ils ont assez d’éléments, alors Béatrice est mise en examen et placée en détention. Selon les policiers, elle passe aux aveux le 29 mars alors qu’ils sont en route vers la prison.

Elle explique qu’elle était vraiment partie chez Monique pour tenter une réconciliation, mais que Monique a refusé de discuter et a commencé à insulter ses filles. Enragée, Béatrice est alors partie chercher un couteau dans sa voiture, qu’elle a toujours là au cas où, et est ensuite revenue pour attaquer Monique. Celle-ci a pris le dessus durant l’affrontement, au point où Béatrice a commencé à prendre la fuite. Monique l’a alors poursuivie dans l’allée, et Béatrice l’a poignardée dans la panique. Une fois Monique immobile, elle est partie et a jeté le couteau dans un conteneur de supermarché avant de rentrer et de brûler ses vêtements.

Ce récit concorde avec l’autopsie, qui a déterminé que Monique avait beaucoup de blessures défensives, certaines montrant qu’elle avait tenté d’attraper le couteau. Cependant, les enquêteurs se retrouvent face à un problème de taille. Les aveux qu’ils viennent d’entendre ont été effectués hors cadre légal et ne sont donc pas exploitables. Ils demandent donc à Béatrice d’écrire au juge d’instruction pour demander à être réentendue pour que ses aveux soient utilisables.

Le 2 avril, elle est reçue par le juge d’instruction, et change une nouvelle fois de version. Elle affirme avoir été forcée à faire ces aveux par les enquêteurs, et revient à sa version précédente des faits. Elle repart tout de même en détention, et la procédure continue. Au bout de 28 mois d’instruction, Béatrice obtient une libération sous contrôle judiciaire.

Le procès de Béatrice Matis commence le 5 octobre 2009 à Saint-Omer. Elle comparaît libre, et est défendue par nul autre que Eric Dupont-Moretti, le légendaire avocat et mal de tête. Celui-ci passe directement à l’offensive, et attaque le travail des enquêteurs. C’est vrai que ce travail présente des lacunes : la scène de crime a mal été préservée et les indices retrouvés dessus ont été sous-exploités. ne parlons même pas des aveux présumés de Béatrice, dont Maître Dupont-Moretti qualifie les conditions de  »juridiquement scandaleuses et moralement discutables ».
Ajoutons à cela le fait que le médecin légiste déclare à la barre que le fait qu’il n’y ait pas eu de sang entre l’entrée de la maison de Monique et l’endroit où a été retrouvé son corps suggère que le corps a été déplacé. Béatrice étant une femme assez menue d’environ 1m50, la conclusion de son avocat est simple : soit elle a un complice, soit ce n’est pas elle.
L’accusation est déstabilisée, et Maître Dupont-Moretti en profite pour attirer l’attention sur quelqu’un d’autre : Jean-Luc, le fils de Monique qui avait déjà été suspecté au début de l’enquête. L’avocat de la défense pointe du doigt les éléments suggérant sa culpabilité, et le fait tellement bien que l’avocate des parties civiles commence à argumenter comme un avocat de la défense.
Enfin, la défense de Béatrice demande à ce que Jean-Luc essaie devant la cour le pantalon retrouvé dans la machine à laver de son beau-frère. Léger problème : le pantalon est introuvable.
Bon, j’ai essayé de ne rien dire sur le travail de la police et de la justice dans cette affaire, mais ça commence à faire beaucoup là…
Le 7 octobre 2009, la cour ordonne un complément d’information afin de retrouver le pantalon et faire des analyses supplémentaires sur certains scellés.

Le procès reprend le 18 novembre 2010, et le complément d’information n’a rien donné. Béatrice maintient sa version, et affirme qu’elle a simplement effectué les “faux” aveux pour confirmer la version que les enquêteurs n’avaient cessé de lui imposer durant sa garde à vue.
Cette fois, la défense a un nouveau témoin. Le petit-fils de Béatrice, qui a maintenant 20 ans, vient témoigner à la barre. Non seulement il défend sa grand-mère, mais il réitère ses accusations contre Jean-Luc. La détermination de la défense et les lacunes de l’accusation rendent le verdict évident.
Le 24 novembre, Béatrice Matis est acquittée. Ce verdict représente une nouveauté pour la justice française, car il est le premier verdict de Cour d’assises motivé en France. En effet, selon le code de procédure pénale, article 353, les juges et jurés en cour d’assises ne fondent leur décision que sur leur intime conviction. Or, dans cette affaire, les juges ont répondu à 16 questions rédigées en concertation avec les parties civiles, le parquet et la défense. À ce moment-là, la CEDH venait de condamner la Belgique pour l’absence de motivation d’un verdict, et il semble que la France a souhaité prendre les devants avant d’être condamnée à son tour.

L’avocat général n’abandonne pas face à l’acquittement, et fait appel. Béatrice Matis est donc rejugée à partir du 23 janvier 2012 à Douai. Elle est toujours représentée par Maître Dupont-Moretti, qui a cette fois un adversaire de taille : Luc Frémiot, un autre grand expert des cour d’assises. L’avocat général est beaucoup plus combattif, et met l’accent sur les éléments à charge : l’ADN, les changements de version, les vêtements brûlés, le mobile…Même si les aveux de Béatrice sont irrecevables, le témoignage des enquêteurs qui les ont entendus le sont. Ils sont donc entendus à la barre.
La tendance s’inverse, et Béatrice et finalement condamnée à 15 ans de prison. Elle repart donc en cellule, et cela doit être un grand choc pour elle, puisqu’elle fait un infarctus peu après. Elle survit, et tente un pourvoi en cassation qui sera rejeté. Nous n’avons pas de nouvelles depuis, mais on peut supposer que Béatrice est toujours en cellule.

Malgré la finalité de la condamnation, l’affaire nous laisse quand même des questions. Béatrice avait-elle un complice ? Pourquoi est-elle allée voir Monique en sachant qu’elle était seule, surtout si le conflit était si intense qu’il n’a fallu qu’une dispute pour tout faire basculer ? Béatrice était-elle la seule à savoir qu’elle avait tué Monique ? De quoi parlaient les deux femmes entendue au téléphone, si Jean-Luc n’a rien fait ? En parlant de Jean-Luc, qu’est-il advenu de l’accusation contre lui ?
Il semblerait que les clans Lejeune et Matis seront à jamais entourés de mystère.

C’est tout pour aujourd’hui! N’hésitez pas à me dire ce que vous pensez de cette affaire, et dites-moi quelle affaire vous voudriez que je couvre dans les commentaires ou sur Twitter (je ne dirai jamais X). Sur ce, je vous dis à la prochaine!

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