Bonjour tout le monde, j’espère que vous allez bien !
Aujourd’hui, je ne vais pas vous parler d’un maniaque, ni même d’un opportuniste. Je vais vous parler d’un homme simple, qui vivait au mauvais endroit au mauvais moment et avec le mauvais passé. Je vais vous parler d’un système qui a privilégié la facilité plutôt que la justice. Je vais vous parler d’une série d’erreurs qui ont coûté une vie, une enquête et 6 ans de la vie d’un innocent. Sans plus attendre, voici l’affaire Guy Mauvillain.
L’année 1975 est une année d’évolutions, mais cette affaire semble pourtant nous faire revenir très loin en arrière.
En janvier 1975, l’ORTF vient d’être remplacée par les sociétés de l’audiovisuel que nous connaissons aujourd’hui : Radio-France, TF1, l’INA, etc. À La Rochelle, les habitants profitent de ces nouveautés pour se changer les idées et ne pas penser aux agressions que subissent les personnes âgées sans que la police ne trouve de coupable. Cependant, l’incident du 9 janvier 1975 est si tristement absurde qu’il ne pourra être évité des deux côtés du petit écran.
Ce soir-là, la jeune Ghislaine vaque à ses occupations, mais marque un temps d’arrêt en entendant sonner chez sa voisine Élise Meilhan, une professeure retraitée de 76 ans. Élise ne reçoit jamais personne chez elle, car les agressions récentes l’effraient beaucoup et elle tient à sa tranquillité. La surprise initiale devient rapidement une grande inquiétude lorsque Ghislaine entend une altercation. Elle essaie d’appeler Élise mais n’obtient aucune réponse, alors elle alerte d’autres voisins, qui n’obtiennent pas de meilleur résultat lorsqu’ils toquent chez la vieille dame. Les pompiers sont appelés et arrivent une demi-heure plus tard. Les professionnels forcent la porte arrière et sont alors confrontés à l’horreur.

Élise gît à terre, le crâne fracassé, peinant à respirer. Les pompiers commencent à prodiguer les premiers soins, mais sont interrompus par une présence aussi absurde que dévastatrice.
Le Dr. Girard, un médecin légiste qui passe par là, remarque les véhicules de secours et semble intéressé par ce qu’il se passe chez Élise. Notez bien que je dis “intéressé” et non “inquiet”.
Il arrive mystérieusement à entrer chez la victime, et commence à l’examiner malgré les protestations des pompiers. Il se permet même de mettre des doigts à l’intérieur de la plaie de la pauvre Élise, qui ne l’entend probablement pas dire aux professionnels que de toute façon il vaut mieux la laisser là puisqu’elle n’en a plus pour longtemps.
Le SAMU arrive quelques instants plus tard, et Élise est enfin emmenée à l’hôpital. Non content d’avoir déjà retardé les soins, le Dr. Girard s’invite dans l’ambulance, et est la première personne qu’Élise voit lorsqu’elle ouvre les yeux. Celui qui n’a rien à faire là est celui qui recueille sa dernière déclaration :
“Que s’est-il passé ?
- Il a frappé très fort
- Vous savez qui s’est ?
- Le mari de Mme Mauvillain, l’infirmière qui fait des piqûres..”
Après ces derniers mots, Élise tombe dans le coma. Elle ne se réveillera plus. Mais qui est Mme Mauvillain, et surtout qui est son mari ?

Le couple Mauvillain est un couple ordinaire qui vit une vie ordinaire. Yvette Mauvillain est aide-soignante, tandis que Guy est sans emploi depuis peu. Lorsque les enquêteurs se rendent chez eux après avoir pris connaissance des derniers mots d’Élise, les deux époux sont couchés. Guy explique qu’il n’est pas sorti de chez lui durant la soirée, à part pour aller chercher Yvette au travail. Les questions s’arrêtent là ce soir-là, mais les enquêteurs reviennent le lendemain pour une perquisition.
Celle-ci ne donne rien. L’examen de la scène de crime est également une perte de temps. Les pompiers ont déplacé les meubles pour venir en aide à Élise, et l’intrusion du Dr. Girard n’a certainement pas aidé non plus. L’arme du crime est introuvable, et aucun indice ne permet aux enquêteurs d’avoir une piste viable. Cela ne les empêche pas de placer Guy en garde à vue en se basant sur la dernière déclaration d’Élise.
À partir de cette garde à vue, l’enquête trébuche vers l’avant.
Des témoins attestent avoir vu un homme en imper rôder près du domicile d’Élise. Clairement, personne d’autre en janvier 1975 ne porte d’imper alors ça doit être Guy ! De plus, celui-ci a paniqué et mis l’imper de sa femme au lieu du sien au moment de partir avec les enquêteurs, il doit cacher quelque chose !
Les enquêteurs partent récupérer l’imper de Guy chez lui et trouvent des taches dessus. La suspicion monte d’un cran, bien que l’analyse du labo et la confrontation avec les témoins ne donnent rien.
Face aux enquêteurs, Guy raconte à nouveau sa soirée du 9 janvier : il a lu un livre, il a discuté avec son voisin, il a préparé le dîner (du poisson bouilli avec des pommes de terre), puis il est parti chercher Yvette en voiture. Au lieu de réaliser l’improbabilité de sa culpabilité et d’explorer d’autres pistes, les enquêteurs se disent que Guy a dû mettre le dîner sur le feu, partir agresser Élise, commettre l’horreur en un temps record, et rentrer à temps pour qu’un dîner succulent attende Yvette à son retour du travail. Cela expliquerait qu’Élise ait ouvert sa porte, puisqu’elle connaît Guy. Totalement plausible pour n’importe quel QI à température ambiante.
Il y a quelques incohérences supplémentaires qui montrent que cette enquête part dans la mauvaise direction. Certes, Élise a parlé de Guy lorsqu’elle s’est réveillée dans l’ambulance, mais elle l’a désigné comme le mari de “l’infirmière qui fait des piqûres”. Or, Yvette Mauvillain n’est pas une infirmière qui fait des piqûres, mais une aide-soignante qui fait des pansements gratuitement à la soeur d’Élise (c’est d’ailleurs comme ça qu’elle rencontre Guy, qui accompagne sa femme de temps en temps). Il y a bien une infirmière qui fait des piqûres dans le quartier où vit Élise. Elle est veuve, mais les enquêteurs suivent déjà une piste qui ne mène à rien, donc autant l’interroger et en suivre une autre, non ? Non, cette femme ne sera jamais entendue.
Il devient clair que les mots d’Élise, prononcés alors que sa lucidité n’était pas garantie, devraient être traités avec précaution, mais ils sont parole d’évangile pour les enquêteurs, qui continuent d’interroger Guy. Le pauvre homme est présumé coupable, voyant même son passé être utilisé contre lui.
Guy est un homme tranquille, mais cela n’a pas toujours été le cas. C’était un flambeur dans sa jeunesse, qui n’a pas attiré l’attention de la meilleure des manières. Épinglé pour vol de voitures, vol de bijoux et proxénétisme hôtelier (il a loué un studio à une travailleuse du sexe), il a fait de la prison. Les joies de la vie carcérale ont calmé ses ardeurs, puisqu’après sa libération, il n’a plus jamais commis d’infraction, mais ce n’est pas ce que les enquêteurs retiennent. Ils sont pressés de boucler cette affaire qui attire un peu trop l’attention sur le contexte d’insécurité de La Rochelle et leur inefficacité, alors le passé criminel de Guy fait de lui le parfait bouc émissaire.
Le 27 janvier 1975, Élise Meilhan meurt à l’hôpital, et tout s’accélère. Les enquêteurs se rendent le jour même chez les Mauvillain. Yvette est sur le point de partir au travail, et Guy est dans la cuisine. Les enquêteurs expliquent qu’ils doivent s’entretenir à nouveau avec leur suspect, alors Yvette dit à Guy de ne pas les faire attendre. Le quinquagénaire part se changer et suit les enquêteurs. Yvette apprendra quelques jours plus tard qu’il a été inculpé et emprisonné.
Devant le juge d’instruction, Guy reste malheureusement naïf. Il continue de se défendre, mais est tellement sûr que le malentendu va se résoudre de lui-même qu’il ne prend pas d’avocat. Il est incarcéré durant toute la durée de l’instruction, mais reste persuadé qu’il va être libéré, au point où il n’ouvre même pas sa valise.
Pendant qu’il attend dans sa cellule, le monde avance. Un attentat a lieu à la Gare de l’Est, Louis de Funès fait deux infarctus, le terroriste surnommé “Carlos” commet un triple meurtre, la carte orange (ancêtre du pass Navigo) est mise en circulation, le G7 est organisé à Rambouillet et on dépasse le million de chômeurs (exceptionnel à l’époque) .
Finalement, Guy est jugé le 25 novembre à Saintes. Et non, je ne dis pas que son procès commence le 25 novembre, je dis qu’il a lieu le 25 novembre. Au terme d’une enquête douteuse et tellement rapide que le procureur avoue qu’aucun mobile n’a été déterminé par manque de temps, le destin de Guy Mauvillain est scellé en une demi-journée. En comparaison, les quatre jours de procès de Philippe Schneider, le “druide meurtrier” de l’Aveyron, semblent interminables.
Durant cette matinée, quatre témoins, dont le Dr. Girard qui n’a été aucunement inquiété pour ses incroyables actions, et 2 experts sont appelés par l’accusation. Les derniers mots d’Élise sont jugés crédibles et l’avocat général lance même à Guy : “Ce n’est pas moi qui vous accuse […], c’est votre victime !”
En face, il y a l’accusé, évidemment. Guy est décrit comme un criminel instable qui ne travaille pas. On montre des photos de la reconstitution, où on le voit, un peu hagard, donner un coup de clé à mollette (on a décidé que c’était l’arme du crime, apparemment) sur le crâne d’un mannequin. Si ses photos ne l’aident pas, son avocat l’aide encore moins. La défense n’appelle ni témoin, ni expert, et après moins de 30 minutes de délibéré, Guy est condamné à 18 ans de prison, peine aussi étrange que l’enquête vu le crime et la possibilité de la peine de mort. Serait-ce un aveu du tribunal, aurait-on réalisé l’absurdité du traitement de l’affaire ? Cela n’a pas d’importance, Guy repart en cellule.
Yvette ne l’abandonne pas, et reste déterminée à prouver son innocence. Ses intentions sont louables, mais le système auquel elle est confrontée est un adversaire de taille, encore aujourd’hui et surtout à ce moment-là. Commençons par les recours disponibles. En voyant que Guy a été déclaré coupable, vous avez probablement pensé qu’il allait faire appel, mais ce n’est pas possible. En 1975, on ne peut pas encore faire appel d’un procès aux assises. L’un des seuls recours possibles est la révision. Aujourd’hui, on peut demander une révision d’un jugement lorsqu’un fait nouveau ou élément inconnu au moment du procès permet de faire naître un doute raisonnable quant à la culpabilité du condamné. En 1975, il faut presque faire le travail du tribunal et lui servir l’acquittement sur un plateau.
Heureusement, Yvette et Guy ne se découragent pas, et arrivent bientôt à mobiliser d’autres personnes touchées par la triste absurdité de l’affaire. Un comité est créé, et les soutiens s’accumulent. La Ligue des Droits de l’Homme, Simone Signoret, Yves Montand, Daniel Bovet. Guy est loin d’être seul. Son nouvel avocat, Maître Dupeux, reprend le dossier point par point.
Le mobile : inexistant. Guy n’a pas d’antécédents de violence, et l’argent n’était pas un problème pour les Mauvillain. Malgré le fait que Guy ne travaillait plus, le couple n’était pas pauvre et venait même de gagner quelques milliers de francs au tiercé.
La scène de crime : sanglante, mais silencieuse. Les meubles déplacés par les secouristes et l’intrusion du Dr. Girard ont anéanti toute chance de trouver des preuves utilisables. De plus, l’arme du crime n’a jamais été retrouvée.
Les témoignages des passants et des voisins, les tâches sur l’imper de Guy : aucun aboutissement.
La dernière déclaration d’Élise : bien que la victime ait parlé de Guy, on a des raisons de douter de ses mots. Il est très peu probable qu’elle ait été lucide dans l’ambulance. Certes, les experts de l’accusation ont affirmé le contraire au procès, mais les soutiens de Guy finissent par découvrir qu’une seule question leur avait été posée : “Est-il possible que la victime ait pu reconnaître son agresseur ?” Ce à quoi les experts avaient évidemment répondu oui.
Après avoir réexaminé le dossier, les avocats de Guy déposent une requête en révision, mais celle-ci est rejetée en août 1979, car la Cour de cassation ne considère pas leurs conclusions comme des faits nouveaux. Le système judiciaire refuse de reconnaître son erreur, mais le bras de fer va bientôt se corser.
À partir de 1980, le travail de journalistes tels que Paul Lefèvre rend l’affaire impossible à ignorer. On apprend ainsi qu’une voisine des Mauvillain a entendu Guy dans sa cuisine le soir du crime, confirmant ainsi son alibi. Pour une fois, une mauvaise isolation sonore est une bonne chose. Cette voisine n’a pas eu l’occasion de le dire aux enquêteurs, car ces derniers lui avaient seulement demandé si elle avait entendu des bruits étranges. Or, les bruits de casseroles n’étaient pas étranges en 1975. Elle avait tout de même envoyé une lettre au procureur en apprenant l’incarcération de Guy, mais cela n’avait rien donné.
On retrouve également le docteur Girard, qui cette fois raconte qu’il a confirmé la lucidité d’Élise en lui demandant son âge lorsqu’elle s’est réveillée. Cette partie de son témoignage n’apparaît pourtant dans aucun procès-verbal, ni au procès.
Les reportages successifs entraînent l’indignation générale. L’affaire prend une dimension politique, et devient le symbole d’un État trop rigide. À quelques mois des présidentielles et en pleine contestation de la droite, Guy devient une preuve de l’incompétence policière et judiciaire. Enfin, il obtient un soutien décisif : celui de Robert Badinter. Déjà connu pour son combat contre la peine de mort, il déclare qu’il ne laissera pas Guy en prison. Lorsqu’il devient Garde des Sceaux en mai 1981, et alors que Maître Dupeux a déposé une deuxième requête en révision, il suspend la peine de Guy en attendant la décision de la Cour de cassation.
Guy Mauvillain retrouve enfin la liberté après 6 ans d’incarcération. Le premier journal de 20h en couleur a été diffusé. La France a eu peur suite à l’enlèvement et au meurtre du petit Philippe Bertrand par Patrick Henry, qui a ironiquement échappé à la peine de mort grâce à Robert Badinter. Christian Ranucci a été jugé et exécuté. Le changement d’heure d’été a été rétabli. Les supermarchés ont commencé à vendre des produits sans marque. Le loto a été créé. Les allocations familiales ont été généralisées. Jean Gabin et André Malraux sont morts. Jacques Chirac est maire de Paris. Le dernier condamné à mort, Hamida Djandoubi a été exécuté. Le RER a été inauguré à Châtelet-les-Halles. René Goscinny, le créateur d’Astérix, est mort. Les salaires sont maintenant versés mensuellement dans la France entière. Roman Polanski s’est installé en France. On croise plus souvent des soldats grâce au plan Vigipirate, qui suit une bonne quinzaine d’attentats. Claude François et Jacques Brel sont morts. Le premier McDonald’s de France a ouvert à Strasbourg. Jacques Mesrine a été tué par la police. Jean-Paul Sartre et Joe Dassin nous ont quitté. Coluche a annoncé puis retiré sa candidature aux élections présidentielles. Guy Mauvillain est le même homme, mais le monde, lui, a changé.
En attendant la réponse de la Cour de cassation, il distribue le courrier municipal pour gagner sa vie et continue de se battre pour prouver son innocence.
Le 19 novembre 1982, la Cour de cassation rejette la requête en révision, et Guy doit retourner en prison. Heureusement, le contexte politique a changé, alors quand Maître Dupeux demande une grâce présidentielle à Mitterrand, ce dernier l’accorde. Ce répit permet de garder Guy en liberté, et un an plus tard ses avocats trouvent un vice de forme dans le procès de Saintes portant sur la désignation des jurés. Le procès en révision est enfin accordé.

Le second procès de Guy Mauvillain commence le 26 juin 1983 à Bordeaux. L’accusation revient avec des experts qui affirment à nouveau qu’Élise était lucide au moment de sa dernière déclaration. Cependant, la défense est prête cette fois, et convoque ses propres témoins, dont le directeur de la prison où était incarcéré Guy, qui vient témoigner de son bon caractère, et des experts. Parmi eux, un neurochirurgien apporte un élément qui va tout changer : les radiographies du crâne d’Élise Meilhan. Examinées pour la première fois depuis 1975 (oui, vous avez bien lu), ces radios, combinées au fait qu’Élise est restée inconsciente durant une heure et demie, permettent d’apporter des conclusions claires sur la lucidité de la victime durant ses derniers moments de conscience. L’ampleur des blessures de la pauvre retraitée devient si évidente que les experts de l’accusation se rétractent. Impossible qu’Élise ait été lucide au moment où elle a évoqué Guy Mauvillain.
Alors que son argumentaire s’écroule, l’avocat général ne se démonte pas (ce qui est presque respectable), et avance soudainement que Guy a commis le meurtre pour des motifs sexuels. Cette pirouette ma foi audacieuse ne passe pas, et après 4 jours de procès, Guy est acquitté au bout de 3 heures de délibéré.
Lors de l’annonce du verdict, Guy met un moment à réaliser qu’il vient d’être innocenté, puis il fond en larmes. Yvette le prend dans ses bras et pleure avec lui. Le couple est enfin libre, et part refaire sa vie en Vendée. L’État, lui, ne peut que s’excuser à sa manière, avec une indemnisation de 400 000 francs. Guy meurt en 2003, et Yvette le suit trois ans plus tard.
Malheureusement, l’enquête sur le meurtre d’Élise Meilhan, cette pauvre retraitée qui n’avait fait de mal à personne, est au point mort depuis l’acquittement.
C’est tout pour aujourd’hui ! N’hésitez pas à me dire ce que vous pensez de cette affaire aberrante dans les commentaires ou sur Twitter (je ne dirai pas X). Aussi, si vous aimez la manière dont je parle des affaires, n’hésitez pas à essayer le podcast disponible sur un max de plateformes, dont Spotify et Apple Podcasts !
J’espère que vous trouverez de l’argent par terre aujourd’hui, et je vous dis à la prochaine !

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